Chargement de l'article...
Chargement de l'article...

Il y a des discours qui flattent l’histoire et d’autres qui la bousculent. Celui de Nicolas Sarkozy à Dakar, en juillet 2007, relevait de la première catégorie. Costume bien repassé, ton professoral, main tendue mais doigt levé. L’Afrique était conviée à un rattrapage historique, presque à une séance de rattrapage moral. Le passé colonial était reconnu du bout des lèvres, aussitôt rangé dans l’armoire des souvenirs encombrants. Circulez, il n’y a plus rien à voir. Place à l’avenir, à condition de faire ses devoirs.
Sarkozy parlait d’amitié franco africaine comme on parle d’un vieux couple fatigué. Il exhortait la jeunesse à entrer dans l’histoire moderne, suggérant qu’elle en était restée sur le seuil, hésitante, comme si les siècles précédents n’avaient été qu’une salle d’attente. La responsabilité des échecs était renvoyée aux Africains eux mêmes, sommés de se prendre en main pendant que la France, magnanime, proposait une coopération juste, comprenez encadrée. Le discours se voulait généreux, il sonnait surtout comme une leçon de morale mondiale.
Dix huit ans plus tard, à Dakar encore, mais dans un autre décor et une autre atmosphère, Ousmane Sonko a pris la parole sous l’ombre portée de Frantz Fanon. Ici, pas de sermon venu d’ailleurs. Pas de conseil paternaliste emballé dans du velours diplomatique. Sonko ne parle pas au nom d’un centre qui observe une périphérie. Il parle depuis une mémoire, depuis une blessure, depuis une colère froide. Dakar n’est plus une tribune offerte à un président étranger, c’est un foyer intellectuel qui revendique sa centralité.
Là où Sarkozy invitait à dépasser le passé, Sonko invite à l’affronter. Là où l’un parlait d’oubli actif, l’autre parle de réparation psychique. Fanon est convoqué comme un médecin des âmes colonisées, diagnostiquant une pathologie toujours active. Pour Sonko, l’indépendance sans libération des consciences n’est qu’un décor repeint. Les drapeaux flottent, mais les esprits restent enchaînés. L’image est forte, elle claque comme une gifle sur le discours policé de 2007.
La rupture est nette. Sarkozy croyait à une Afrique à accompagner vers la modernité. Sonko parle d’une Afrique à reconquérir par elle même. L’un prêchait la responsabilité individuelle des peuples. L’autre dénonce la responsabilité collective d’un système de dépendance reconduit, parfois avec la complicité d’élites locales transformées en sous traitants du vieux logiciel colonial. Le mot est lâché, dépendance, et avec lui tombe le rideau des faux semblants.
En affirmant que la désaliénation est une politique publique, Sonko change de registre. On ne parle plus seulement de croissance ou de démocratie, mais de souveraineté mentale. C’est une bombe conceptuelle glissée dans le salon feutré des relations internationales. La coopération ne suffit plus si elle repose sur des imaginaires déséquilibrés. Le partenariat devient suspect s’il perpétue une hiérarchie invisible.
Le discours de Sarkozy voulait clore un chapitre. Celui de Sonko ouvre un procès. Non pas un procès de la France en tant que nation, mais celui d’un système hérité de la colonisation et recyclé par la mondialisation. Fanon n’est pas célébré comme une statue de bronze. Il est brandi comme un ordre de mission. Un mandat adressé à la jeunesse africaine, sommée non plus d’entrer dans l’histoire, mais de la reprendre en main.
Entre Dakar 2007 et Dakar 2025, quelque chose a basculé. La parole s’est déplacée. Elle ne vient plus expliquer l’Afrique à elle même. Elle s’élève du continent pour dire au monde que l’heure n’est plus aux conseils, mais aux ruptures assumées. Et que l’émancipation, pour être réelle, doit commencer là où personne ne la voit, dans les consciences.
Si. Di.
@à la une
Bayaliou
Journaliste et analyste politique


